« Non, ma fille, tu ne seras pas photographe » : rencontre avec Dolorès Marat

20/07/2014

Dolorès Marat est une grande photographe. Quand on regarde ses photos pour la première fois, on ne peut s’empêcher de ressentir quelque chose de très fort. Entre la contemplation et l’orage permanent de la vie, on navigue dans un univers onirique, coloré et inspirant.

 

Dolorès Marat expose aux Promenades photographiques de Vendôme jusqu’au 21 septembre 2014. Quand on s’est rendu au vernissage, on ne connaissait que ses photos. On s’est assis avec elle, autour d’un café, et elle nous a raconté son parcours. En l’espace d’une heure, on a découvert comment elle est devenue photographe, contre l’avis de ses proches. Née en 1944, elle a grandi dans un contexte où il était difficile, voire fou, d’avoir des ambitions artistiques.

 

 

© Dolorès Marat

 

Molly Benn : Je ne connais pas du tout votre histoire. Comment êtes-vous arrivée dans la photographie ?

Dolorès Marat : J’ai toujours été dans la photographie…

 

Même dans le ventre de votre mère ?

Non, je rigole, c’est pas vrai. Un jour, quand j’avais 15 ans, je suis rentrée chez moi et j’ai dit à ma mère : « Je serais photographe ! ». J’adorais la géographie, je voulais voyager. Chez moi il n’y avait pas de livres, ni de télévision. Il n’y avait rien. Ça m’est venu du ventre : je voulais devenir photographe. Et ma mère m’a répondu : « Non ma fille, tu ne seras pas photographe, tu seras couturière. » Voilà, ça commençait bien, n’est-ce pas ?

 

Vous êtes devenue couturière ?

Oui, je faisais les pantalons et les gilets d’homme sur mesure. Mais un jour, alors que j’étais en vacances, j’ai su que le photographe du village cherchait une bonne à tout faire. J’ai supplié ma mère pour qu’elle accepte que je travaille pendant mes vacances. J’ai travaillé une semaine chez ce photographe avant qu’il ne demande à ma mère s’il pouvait me garder. Je me souviens exactement de ce qu’il lui a dit : « Écoutez madame, je crois que votre fille est douée pour la photo. Je souhaite la garder. » Ma mère a fini par dire oui. C’est ainsi que je suis arrivée dans la photographie, et je ne l’ai jamais quittée.

 

Vous êtes restée longtemps chez ce photographe ?

Trois ans. Je l’ai quitté quand j’ai du déménager à Paris suite à mon mariage. J’ai tout de suite cherché du travail, et à l’époque, on en trouvait comme ça ! Je suis entrée dans un magazine comme laborantine. J’adorais tirer. J’étais enfermée toute la journée dans une pièce avec ma petite lumière rouge, la radio. Pour moi, ça, c’était le bonheur. Je suis restée 27 ans dans ce magazine, entre 1968 et 1995. J’ai tiré pour Sarah Moon, Jeanloup Sieff, et beaucoup d’autres grands photographes.

 

 

Quel magazine ?

Il s’appelait Votre Beauté. C’était un magazine de coiffure qui appartenait à Liliane Bettencourt. On passait une quinzaine d’images de coiffure dans chaque numéro et le reste c’était de la mode, de la beauté. Pour toutes ces rubriques, le directeur artistique faisait appel aux plus grands photographes du moment.

 

Comment passe-t-on de cette passion du tirage à être photographe soi-même ?

Oh ça ne s’est pas fait tout de suite ! J’ai commencé à faire des photos pour moi quand j’avais plus de 40 ans. En fait, quand mes enfants sont partis, à l’âge de 20-22 ans, je me suis demandée de ce que je voulais vraiment faire. Je n’avais aucune idée. J’aurais pu faire tout et n’importe quoi. Au bout d’un an de réflexion, j’ai compris que ce qui m’intéressait, c’était tout de ce qui se passait autour de moi, les gens, les paysages, les animaux, que je sois dans le train, en voiture, à pied… Et pour faire des photos de tout ce qui m’intéressait, il me fallait un appareil photo constamment à la main.

 

Quand est-ce qu’on commence à dire « je suis photographe » ?

Il y a 10-15 ans, j’avais déjà fait plusieurs livres et quand je me présentais, il fallait bien que je dise quelque chose. Dans mes expositions, tout le monde me disait : « C’est vous la photographe ? » Alors petit à petit, je me suis mise à le dire aussi. Mais je préfère encore dire simplement : je fais des images.

 

Est-ce qu’il y a des choses qui vous ont confortée dans votre envie de faire des images ?

Je m’étais rendue compte que les gens ne regardaient pas autour d’eux. Par exemple, chez Votre Beauté, il y avait une fille qui habitait près de chez moi, à place d’Italie. Et un jour je lui parle des arbres qu’il y a à place d’Italie, et elle me dit : « Il y a des arbres place d’Italie ? » Elle n’avait jamais vu ces arbres. Cette anecdote m’a renforcé dans l’idée que j’allais montrer aux gens ce qu’ils ne voyaient pas, et surtout, j’allais le leur montrer à ma façon.

 

Quand on est toujours observateur de ce qui se passe autour de soi, qu’est-ce qui fait qu’on s’arrête pour faire une image ?

Une émotion avant tout. Bien sûr, il faut qu’il y ait une belle lumière, de belles couleurs, un beau sujet. Mais il faut d’abord avoir un choc au cœur. Je ne peux pas déclencher si je ne ressens pas quelque chose de fort. Je suis incapable de faire une photo pour faire une photo. Combien de fois ça m’est arrivé qu’on me dise : « Tiens t’as vu comme c’est beau ? Fais une photo ! » Mais je ne peux pas faire l’image si je n’y vois rien.

 

Comment photographez-vous alors? Vous avez toujours un appareil photo sur vous ?

J’ai souvent dit que j’étais 24h/24 en photo. Toute la journée, je réfléchis photo et la nuit, il m’arrive de faire des cauchemars de photo : je découvre un trou dans mon appareil, je vais à un rendez-vous et j’oublie les bobines, mon appareil se casse. Au début, j’étais tellement contente de faire des photos que je dormais avec mon appareil photo. J’ai fini par me dire que j’étais folle et que j’allais le casser comme ça. Donc maintenant je le mets sur ma table de chevet.

Il faut aimer son appareil photo pour faire des photos. Mes appareils photo, je les embrasse. Entre eux et moi, il y a un lien spécial.

 

Est-ce que vous avez fini par dire à votre mère « ça y est je suis photographe » ?

Non jamais. Quand je lui ai donné mes livres, elle m’a regardé, elle n’a rien compris, et elle m’a dit :
- Ça te sert à quoi ?
- À rien maman.
- Mais pourquoi tu le fais ?
- Parce que ça me fait plaisir !
- Tu gagnes des sous ?
- Non maman.

Elle n’a jamais compris cette passion que j’avais. Une fois je lui ai dit timidement : « Tu sais, je suis un peu connue dans la photo. » et la seule chose qu’elle m’ait répondu c’est : « T’es passée à la télé ? »

Vous pouvez voir l’exposition de Dolorès Marat aux Promenades photographiques de Vendôme jusqu’au 21 septembre 2014
 

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